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vendredi 19 septembre 2008

Environmental Facts #6 - McCain et Obama

Une chose me plaît dans la campagne américaine : la position centrale qu'occupent les problématiques d'énergie et (dans une moindre mesure) d'environnement. Obama, en bon démocrate, bat-il McCain à plates coutures ? On dit souvent de McCain qu'il est un républicain attentif à l'environnement, mais qu'en est-il vraiment ? J'ai donc cherché à en savoir plus en comparant moi-même les programmes des deux candidats en la matière.Et les résultats sont étonnants ; l'article est long, mais il faut ce qu'il faut. Les lecteurs un peu pressés pourront zapper les sections "points d'achoppement" et "points d'accord" ; si vous êtes encore plus pressés, contentez-vous de ce tableau ; si vous avez plein de temps, allez aussi faire un tour sur cet article de Rue89.


Une approche et un diagnostic à peu près identiques

C'est un gros progrès par rapport aux campagnes précédentes : les deux candidats partagent le constat simple qu'il est urgent d'agir. On trouve donc sur leurs sites web respectifs de beaux projets : le Lexington Project articulé en 6 axes pour McCain, et le New Energy for America, un plan à 4 volets pour Obama. Les deux candidats se rejoignent donc sur la forme.

Sur le fond, sans rentrer dans le détail des mesures proposées, le diagnostic est le même dans les deux camps : l'Amérique consomme trop d'énergies fossiles et émet trop de gaz à effet de serre (GES), il faut donc y remédier.
Les axes de McCain sont la production domestique de pétrole et de gaz, la réforme du transport automobile, l'investissement dans les énergies renouvelables, l'action contre le réchauffement climatique, l'efficacité énergétique et le problème de la spéculation sur le pétrole.
Chez Obama les thèmes sont plus transversaux, chacun recoupant plusieurs des axes de McCain : un soulagement à court-terme pour les familles face aux prix de l'énergie (qui passe également par le problème de la spéculation), la fin des importations de pétrole en provenance du Venezuela et du Moyen-Orient (grâce à la production domestique et aux transports), la création de 5 millions d'emplois "verts" (énergies renouvelables, efficacité énergétique), et une réduction des émissions de gaz à effet de serre.
En outre, les deux candidats s'accordent sur l'utilisation d'un mécanisme de marché de quotas étendu à toute l'économie pour lutter contre le réchauffement climatique.

Le diagnostic est identique, les solutions proposées sont relativement similaires : ceux qui s'attendaient à de grands désaccords de fond en sont pour leurs frais, les deux candidats affichent d'emblée une étonnante proximité sur le sujet.

Cela étant, en cherchant bien sur son site, on peut trouver le plan d'Obama non plus pour l'énergie mais pour l'environnement au sens large. C'est un document très complet et plein de bonnes idées que McCain s'abstient bien d'évoquer - il faut dire que ça contredirait la plupart des lois qu'il a votées sous les deux mandats de Bush. Ce dernier esquisse néanmoins un plan d'adaptation aux conséquences du changement climatique, chose qui n'apparaît pas dans la trousse à outils d'Obama.

L'indépendance énergétique, pierre angulaire des deux programmes

On peut s'en réjouir ou le regretter, mais ce n'est pas la prise de conscience d'un péril imminent qui a fait de l'énergie l'un des sujets number one, mais bien la récente explosion des prix (voir le graphe qui fait peur).

Effectivement les USA importent 60% de leur pétrole soit 10 millions de barils par jour, l'équivalent de la production quotidienne de l'Arabie Saoudite. Obama comme McCain ont fait de l'indépendance énergétique des Etats-Unis leur priorité absolue : Lexington n'est-il pas le nom de la ville où débuta la guerre d'indépendance ? C'est bien-sûr une mesure de bon sens, mais teintée d'une bonne dose de populisme. Il suffit en effet de dire aux américains qu'il en va de leur sécurité pour faire mousser l'affaire, et d'utiliser les quelques mots qui font peur pour finir de faire monter la sauce. Obama est le moins insistant et se contente de transformer "Venezuela" en "Venezuela d'Hugo Chavez" (le nom de Chavez suffisant à provoquer une réaction d'urticaire à la moitié du pays). McCain qui aime jouer aux gros bras sort l'artillerie lourde et répète à l'envi qu'il est indispensable de cesser de financer, en achetant leur pétrole, des régimes autoritaires comme ceux du Moyen-Orient ou de l'Iran, ennemis des Etats-Unis.

Le vieux monsieur oublie bien-sûr de préciser que les Etats-Unis n'importent plus de pétrole iranien depuis 1988 (guerre Iran-Irak), sauf de juillet à novembre 1991. En ce qui concerne l'Arabie Saoudite - vivier du fondamentalisme sunnite, la famille Séoud ne doit sa place au pouvoir qu'aux Etats-Unis qui, depuis la création de la Joint Economic Commission au début des années 70, assure la protection du régime et ferme les yeux sur ses pratiques en échange de robinets ouverts, de prix bas et surtout de ventes exclusivement réalisées en dollars.

Quoi qu'il en soit, le discours sur l'indépendance énergétique est une bien belle réthorique qu'il va être difficile de mettre en oeuvre, la faute notamment au tarissement des puits nord-américains. Le Washington Post explique très bien pourquoi la promesse d'Obama risque de ne pas être tenue mais oublie bien-sûr de préciser que McCain promet la même chose.

Quelques points d'achoppement plus ou moins médiatisés

Le premier grand clash, hautement médiatisé, intervient sur le dossier de "l'offshore drilling" (forages pétroliers en haute-mer). Certaines zones riches en pétrole sont pour l'instant interdites au forage : McCain souhaite revenir sur ces interdictions (tout comme 70% des américains) ; Obama, dans une posture courageuse, a initialement refusé ce type de forages, avant de plus ou moins se dédire sous la pression de son adversaire.
En échange, Obama propose d'obilger les compagnies pétrolières à exécuter tous leurs contrats d'exploitations, ce qui permettrait d'éviter que des zones où le forage est actuellement autorisé ne restent pas inexploitées ; en outre il propose d'autoriser très modérément l'exploitation du pétrole du Montana, du Nord-Dakota et de l'Alaska (Palin souhaite, elle, une autorisation totale de forage en Alaska).

Plus curieusement, Obama juge également nécessaire de taper dans les réserves stratégiques du pays (700 millions de barils de pétrole enfouis autour du golfe du Mexique prévus pour faire face à une situation de crise) pour faire baisser les prix. Je n'ai pas vérifié, mais je crois que McCain s'y oppose, à juste titre me semble-t-il. Une telle action apporterait certes un soulagement immédiat, mais faible, de courte durée (un mois), à un prix exorbitant et sans rien changer au fond du problème.

Egalement très médiatisées puisqu'elles sont au coeur de la rivalité historique entre démocrates et républicains, les taxes sur les énormes profits des compagnies pétrolières réalisés grâce aux prix élevés du pétrole. On s'en doute, c'est Obama qui a lancé l'idée (pour redistribuer $1000 par famille et $500 par personne célibataire) et c'est McCain qui la combat vigoureusement. J'y suis pour ma part tout à fait favorable, ces extra-profits ne correspondant pas à un excès de richesses produites mais à une aubaine, celle des prix élevés. Certes les compagnies ont besoin de fonds propres pour développer leurs activités d'exploration-production, mais le budget qui y est consacré est ridicule par rapport au bénéfice net : ainsi de telles taxes ne plomberaient pas comme on le dit la compétitivité de ces entreprises.

Un dernier point d'achoppement concerne le marché de permis négociables pour réduire les émissions de GES (voir mon article sur le sujet). L'architecture du marché proposé par McCain reprend celle du Liberman-McCain Act, une proposition de loi visant à réduire les émissions de GES qui a été rejetée par le congrès au printemps dernier. Celui d'Obama est plus agressif, mais pas nécessairement plus efficace : McCain vise une réduction de 60% des émissions d'ici 2050 par rapport au niveau de 1990, Obama 80% (la France vise environ 75%, c'est le fameux "Facteur 4").
De manière générale, McCain détaille assez précisément l'organisation du mécanisme alors qu'Obama reste plus évasif - à la limite même de l'amateurisme sur la présentation de son "cap-and-trade".

Enfin, notons pour l'anecdote une divergence sur les transports : Barack Obama se fait le héraut des transports en commun alors que McCain n'en dit mot. Mais puisque tout le monde s'en fiche aux USA, le sujet n'a aucune espèce d'importance pour les médias.

De nombreux points d'accord

Derrière ces désaccords se cachent de nombreuses similitudes ; ainsi les deux candidats envisagent de consacrer tout ou partie des ressources générées par le marché de quotas à un investissement de masse dans les énergies renouvelables. McCain promet 2 milliards de dollars par an pour développer le "charbon propre", des allègement de charges de 10% sur les emplois liés à la recherche en énergies renouvelables et des allègements d'impôts pour l'éolien, l'hydraulique et le solaire. Obama réplique en imposant 10% de renouvelables dans l'électricité en 2012 (actuellement 7%) et 25% en 2025 ; en France, notre objectif est de 10% en 2010. Il ajoute également une extension pour 5 ans des allègements d'impôts pour les énergies renouvelables et, lui aussi, un volet "charbon propre" (stockage du CO2 dans les puits pétroliers) : en tout, 15 milliards de dollars par an. Signalons que les deux ne font aucun cas de l'énergie géothermale

Tous deux souhaitent investir dans des Smart Grids, une technologie permettant de rendre les réseaux de distribution d'électricité "intelligents", ce qui diminue les pertes, évite les blackouts, réduit la charge en heures de pointe et permet d'intégrer plus d'énergies renouvelables. C'est un point fondamental dans la politique d'aide aux énergies renouvelables, et la France est très en retard dans ce domaine.

McCain et Obama mettent l'accent sur l'automobile : 300 millions de dollars investis pour développer de nouvelles batteries, accélération du développement des véhicules flex-fuels (véhicules pouvant utiliser de grandes quantités de biotéhanol), développement de la filière biocarburants, pénalités plus sévères pour les constructeurs ne respectant pas les standards de consommation et $5000 d'allègement d'impôts pour l'achat d'un véhicule propre : ça, c'est pour McCain. Obama fait monter les enchères presque point par point : 4 milliards de $ pour aider les constructeurs automobiles à se restructurer, 1 million d'hybrides rechargeables d'ici 2015, obligation pour tous les véhicules neufs d'être flex-fuel, développement des biocarburants de 2e génération, amélioration des standards de consommation de 4% par an, et $7000 de crédit d'impôt pour l'achat d'un véhicule propre. S'il n'a pas encore gagné la bataille électorale, Obama a clairement gagné celle des chiffres.

Sur le nucléaire, McCain souhaite la construction de 45 nouvelles centrales d'ici 2030 ; Obama ne donne pas de chiffres et se montre plus méfiant sur le problème des déchets, sans remettre en cause l'intérêt de la filière.

Obama réserve plus d'importance à l'efficacité énergétique que McCain. Ce dernier se borne à souhaiter une rénovation des bâtiments publics, alors que le premier fixe une série d'objectifs ambitieux en maîtrise de la demande d'électricité, standards de consommation pour les bâtiments et l'électroménager (tout les bâtiments neufs devront être à énergie positive d'ici 2030), rénovation des maisons et des bâtiments publics. Il faut dire que l'administration américaine est le premier consommateur d'électricité au monde !

Enfin si les deux candidats mettent l'accent sur la création de nouveaux emplois, c'est encore une fois Obama qui prend l'avantage : il annonce clairement la création de 5 millions d'emplois non délocalisables grâce à un investissement total de 150 milliards de dollars en 10 ans. Il prévoit aussi d'intéressants programmes de formation de main-d'oeuvre, en particulier les vétérans et les jeunes : exactement ce qu'il nous manque en France.

Une différence fondamentale de philosophie

Techniquement, à part les quelques points cités plus haut et presque négligeables au regard de la multitude d'actions à entreprendre, les deux programmes sont faits du même bois. Pourtant j'y vois, en creux, une double-différence qui tient plus à la philosophie sous-jacente qu'aux collections de mesures proposées.

Premièrement, si j'ai relativement confiance dans la sincérité des propos d'Obama - ses votes au Sénat attestant de l'authenticité de ses convictions environnementales - je ne crois pas une seule seconde à celle de McCain. Une quinzaine de ses conseillers et leveurs de fond - dont le sulfureux Randy Scheunemann - sont ou ont été liés, de près ou de loin, à ce qu'on appelle ici "Big Oil" (l'industrie du pétrole) dont McCain a reçu un demi-million de dollars de dons rien qu'en 2008. Plus grave, comme l'explique cet article du New York Times, alors que son plan de soutien aux énergies renouvelables était déjà lancé, McCain n'a pas voté en juin dernier - pour la huitième fois consécutive - la loi qui permettrait de reconduire sur un an les crédits d'impôts.

McCain a pu faire illusion sur son côté écolo, mais depuis qu'il a récupéré son illuminée de bigote, sa campagne est redevenue une campagne républicaine classique à la botte de "Big Oil". Son double-langage est d'un cynisme alarmant et il ne fait (presque) rien pour s'en cacher. En témoigne cette publicité à l'attention des électeurs du Michigan (état concentrant de nombreuses usines automobiles) où il explique qu'il faut autoriser les forages offshore pour faire baisser le prix de l'essence afin d'augmenter les ventes de trucks, ces pick-ups gros comme des chars Leclerc et qui polluent comme 10 Trabant.



La seconde différence est moins explicite et se livre moins facilement à l'analyse. Elle tient à la vision du rôle de l'état par chacun des candidats. McCain se veut "dérégulateur" et son programme est bâti en conséquence, sobre, évitant autant que possible les mesures de régulation directe et utilisant plus volontiers les mécanismes de marché et de réduction d'impôts. Obama, à l'opposé, accumule les interventions de l'état et les mesures en tous genres, convaincu que le marché a besoin d'être régulé pour bien fonctionner.

McCain fait clairement confiance à l'initiative privée pour faire éclore de nouvelles technologies, et son programme s'attache à articuler recherche et commercialisation ; en bref, McCain est un partisan du technology-push. Obama vise plutôt le demand-pull ("tirer la demande") par les multiples subventions qu'il propose.

Le débat entre intervention et laisser-faire est vieux comme Hérode et particulièrement prégnant aux Etats-Unis ; je suis pour ma part convaincu que puisque la plupart des problèmes d'environnement sont dus à des échecs du marché (des externalités, en langage économique), le marché est par définition incapable d'y apporter seul une réponse : laissez faire le marché, et la situation ne fera qu'empirer.

Des stratégies incomplètes et contradictoires

En conclusion, je me garderai bien de donner un bon point à Obama et un mauvais à McCain. C'est clairement le projet d'Obama que je préfère, mais plus par défaut que par adhésion. Les deux programmes m'apparaissent au mieux insuffisants, au pire inefficaces et contradictoire - certes à des degrés divers.

Les deux candidats ont rapidement trouvé un bouc-émissaire responsable des cours élevés du pétrole : les spéculateurs, dont l'action sur les marchés "à terme" entraîneraient une inflation des prix sur les marchés "spot" (marchés en temps réel). Cette vision est largement battue en brèche par The Economist, qui affirme que les spéculateurs n'ont pas d'influence sur les cours spot. En effet ces derniers échangent des contrats et non des barils, et ils ne font qu'un pari sur l'évolution des cours. Ces paris "n'ont pas plus d'influence sur le prix du pétrole qu'un pari sportif n'a d'influence sur le résultat du match". Au final, promettre une baisse des cours en encadrant les marchés à terme relève de la duperie, selon l'article en question.

Il est également frappant de voir à quel point les deux plans poursuivent des objectifs en apparence inconciliable. D'un côté, l'indépendance énergétique dicte la nécessité de toujours plus de forages et de production domestique. De l'autre, la contrainte environnementale impose une réduction des émissions de gaz à effet de serre. On peut douter de la cohérence de ces deux projets.
"Nos enfants vont nous en vouloir un jour. Nous vivons à crédit et hypotéquons leur avenir. Nous avons rejeté tant de gaz à effet de serre dans l'atmosphère, pour la croissance de notre propre génération, que nos enfants vont probablement passer une bonne partie de leur vie d'adulte à gérer les conséquences climatiques de notre inconséquence. Et maintenant, voilà que nos leaders leur disent que la solution se trouve dans les forages offshore, pour toujours plus d'énergies fossiles à impact climatique.

Folie. Pure folie."
Le propos est de Thomas Friedman dans le New York Times. L'Amérique ne peut pas continuer à vouloir toujours plus de ce qui lui fait tant de mal : le meilleur moyen d'aider un toxicomane à se passer de sa drogue n'est pas de lui fournir un petit fix occasionel (réserve stratégique ou forage offshore), mais bien de l'obliger à poursuivre imperturbablement son sevrage. A ce titre, on peut regretter l'affligeant spectacle offert par la convention républicaine où durant le speech de Giuliani le public est parti en transe, hurlant convulsivement un triste "drill, baby drill !" (fore, chérie fore !) qui me désole autant qu'une bande de jeunes des banlieues criant "nique la police"...



Prodigieuses politiques, donc, grâce auxquelles la société paiera deux fois pour un résultat incertain : une fois à l'aller, pour développer de nouveaux forages qui ne commenceront à produire que dans une décennie, envoyant totalement à contre-temps un témoignage fort de l'addiction de l'Amérique au pétrole ; et une fois au retour, pour assurer une transition à des énergies renouvelables dont l'addition s'alourdit à mesure qu'on la retarde. Admirons sincèrement les deux : à courir sans relâche après deux buts antithétiques, on n'arrive jamais nulle part.

Par conséquent, le gros défaut de ces politiques tient à leur manque de vision globale des phénomènes. Les deux candidats nous proposent un patchwork de mesures touchant à tout ce qu'il est possible de toucher (d'où les similitudes), chacun à sa manière. Aucun n'identifie vraiment les causes simples des maux qui accablent l'Amérique, même si le programme d'Obama, avec son volet environnemental, est un peu plus cohérent.
A long terme, nous savons que la quantité de pétrole que nous utilisons est directement liée à notre usage du territoire et à nos schémas de développement. Durant les 100 dernières années, nos communités ont été organisées autour du principe d'essence bon marché.
Il faut attendre le dernier paragraphe (!) du programme "énergie" d'Obama pour lire ces lignes ; j'ai tout de même frémi en les lisant, mais je suis tombé de haut en lisant la phrase suivante :
Barack Obama et Joe Biden sont convaincus qu'il faut consacrer suffisament de ressources à la réparation de nos routes et de nos ponts.
Le constat fondamental est relégué à la fin du document, et encore est-il suivi d'une déclaration curieusement de nature à renforcer ce triste constat. Voilà le noeud gordien du problème : tant que la cause des maux ne servira pas d'inspiration à l'élaboration d'un remède ; tant que, par manque de courage, par populisme ou par intérêt, on se refusera à dire la douloureuse vérité, les politiques n'auront pas l'efficacité qu'on attend d'elles. Pas plus les tricotages de mesures en tous sens d'Obama que les élucubrations de McCain.

jeudi 4 septembre 2008

Quelle écologie pour demain ?

Le commentaire de Louis-Marie (CF "Bonne pioche" ci-dessous) m'inspire quelques réflexions trop longues pour tenir dans un commentaire, et je préfère en faire un article.

La question est la suivante : en matière d'environnement, est-il plus efficace d'adopter une démarche pessimiste comme celle d'Yves Paccalet ou une démarche optimiste à l'américaine ?

Contrairement à beaucoup d'autres, je suis convaincu de la force et de l'utilité d'une vision pessmimiste de l'avenir. Si l'environnement s'est progressivement imposé depuis quelques années au centre de nos préoccupations, c'est précisément grâce à des personnes qui ont pris soin de présenter les problèmes de manière résolument pessimiste : on peut penser, chez nous, aux émissions de Nicolas Hulot ou de Yann Arthus-Bertrand. Il en a été de même aux Etats-Unis (qui dira que le film d'Al-Gore est un modèle d'optimisme ?)

L'alarmisme permet donc d'ouvrir les consciences et de sensibiliser de manière massive - modulo, bien-sûr, la cohorte de sceptiques irréductibles. Ce faisant, il pousse à l'action suivant la technique bien connue qui consiste à peindre le vice pour inciter à la vertu. J'ai clairement adopté ce point de vue dans mon rapport de stage l'an dernier (ce qui avait assez plu), en me basant notamment sur un livre de Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, assez court et très bien fait. Il définit sa doctrine ainsi : "obtenir une image suffisamment catastrophiste de l’avenir pour être repoussante et suffisamment crédible pour déclencher les actions qui empêcheraient sa réalisation, à un accident près".

Le catastrophisme, tout négatif qu'il soit, incite donc à l'action. C'est là qu'un second message doit servir de relais, celui-là positif, pour passer de l'austérité de la "catastrophe imminente" à l'énergie du "we can solve it". La France pêche un peu sur ce sujet, les Etats-Unis le font trop bien.
Je dis trop bien, car l'écologie américaine, pour active qu'elle soit, m'apparaît être une écologie de la bonne conscience avec des actions sans commune mesure avec la réalité des problèmes. En d'autres termes, la mode omniprésente du "go green", qui se décline en achat d'ampoules fluorescentes ou de voitures hybrides, a tendance à éclipser les mises en garde catastrophistes et à faire oublier la gravité des faits. Les conférences que j'ai eues sur le sujet à Stanford m'ont toutes frappé par leur angélisme béat. Quand on en arrive à entendre que devenir "sustainable" consiste simplement à mettre un panneau solaire sur son toit, on se dit qu'un bout du message a été oublié en cours de route. Pour reprendre le commentaire de Louis-Marie, faire le tri sélectif c'est bien, mais ça ne fait pas de quelqu'un un champion de l'écologie. Ca devrait même être banal.

Ainsi je pense que les défis liés à l'environnement requièrent une double communication : d'un côté un message fortement négatif et menaçant, comme le fait Paccalet, de l'autre un message positif, décomplexé et joyeux à l'américaine pour assurer le passage à l'acte. Un savant équilibre entre les deux permet de s'assurer que la finalité de la démarche écologique n'est pas oubliée (comme aux Etats-Unis), mais que la gravité des problèmes ne devient pas culpabilisante au point d'annihiler toute action (ce qui est un peu trop le cas en France). Je force volontairement le trait entre les deux pays, mais l'idée est là.

Quant aux critiques qui accompagnent souvent les messages alarmistes, je pense que le monopole de la conscience environnementale ne revient pas à une poignée d'écologistes radicaux qui s'abstiendraient de toute pollution et vivraient de ce fait à l'âge des cavernes. Il est possible d'être tout à la fois membre et critique d'un système : ainsi on peut très bien avoir autre chose qu'un simple vélo dans son garage et regretter l'inflation inquiétante du parc automobile français (en 10 ans, on est passé d'une voiture pour 3 à une pour 2).

Pour être efficaces, les critiques ne doivent pas tant porter sur la nature de la consommation (ampoule à incandescence vs. fluorescente) que sur les raisons de cette consommation. Quand Paris Hilton nous dit que les voitures hybrides sont la solution aux problèmes énergétiques, elle montre qu'elle n'a rien compris à ces problèmes ! Ainsi lorsque certains groupes de personnes sont pointés du doigt, c'est moins pour les culpabiliser que pour essayer de les amener à se poser les bonnes questions sur la nature et les raisons de leurs activités. C'est exactement le discours que tient Paccalet et c'est la seule démarche susceptible d'aboutir à des solutions raisonnables. Les Etats-Unis ne le font pas assez et j'ai bien peur que la France ne s'engage sur la même voie... (histoire de terminer sur une note pessimiste !)

mercredi 27 août 2008

Bonne pioche

Que ceux qui ne manqueront pas de me signaler que je blogue depuis le labo au lieu de coder mon programme Matlab soient rassurés : c'est pour la bonne cause.

Grâce au site de mister Boutemy, mon prof de maths de spé dont j'apprécie toujours les commentaires sur ces pages, j'ai découvert un blog superbe : celui d'Yves Paccalet, un normalien, écrivain, philosophe et écologiste - bref des trucs qu'il me plaîrait de faire dans une deuxième vie.

Ses billets sont emprunts de raison et d'érudition, le tout dans un style élégant. Et je suis d'accord avec lui sur toute la ligne - mis à part peut-être son soixante-huitardisme assumé.

Bref n'hésitez pas à y aller faire un tour, puisqu'il expose bien mieux que je ne saurais le faire la plupart des pensées qui m'agitent.

vendredi 18 janvier 2008

Environmental Facts #5 - "Permis de polluer" ou "marché de quotas" ? - théorie

Aujourd'hui les enfants un petit article sur ce sujet qui me concerne et qui demeure mal compris : celui des marchés de quotas. Ca me donne l'occasion de vous apprendre quelque-chose (j'espère) et de répondre aux quelques personnes qui ont pu me tenir ce genre de discours : "hors de question que moi, citoyen lambda, je fasse des efforts pour réduire mes émissions de carbone quand l'Etat accorde sa bénédiction aux entreprises qui n'ont qu'à lui acheter autant de permis de polluer qu'elles en ont besoin". Il y a une double-erreur dans cette phrase, et nous verrons pourquoi.

Mais commençons par le commencement. Pour limiter les émissions de gaz à effet de serre et ainsi lutter contre le réchauffement climatique, l'Etat dispose d'une panoplie d'outils fiscaux et réglementaires : taxe sur les émissions, subvention des technologies propres, taxe carbone, standards de qualité, quotas ou encore taxe sur les véhicules polluants / rabais sur les véhicules propres (feebate en anglais, comme celui qui vient d'être mis en place en France). Chacun de ces outils ne touche pas tous les acteurs de l'économie de la même manière : par exemple une taxe sur les émissions sera supportée par les entreprises alors qu'une subvention des technologies propres le sera par le contribuable, même si les deux outils conduisent in fine aux mêmes réductions d'émissions.

Rentrons dans le détail, et supposons que l'économie soit constituée de deux firmes, 1 et 2. En l'absence totale de régulations, chacune de ces deux firmes émet 10 unités de CO2. Supposons en outre que le coût de réduction des émissions soit de 1€ par unité de CO2 pour la firme 1 et de 2€ pour la firme 2 (remarque pour les puristes : hypothèse invraisemblable, le coût marginal de réduction des émissions doit évidemment être croissant pour qu'on arrive à un équilibre, mais passons...).
Supposons maintenant que l'Etat impose de manière rigide à nos deux firmes de réduire de 50% leurs émissions, pour que les émissions totales passent de 20 à 10. Dans ce cas la firme 1 devra payer 5€ (1€ par unité de CO2 fois une réduction de 5 unités), et la firme 2 devra payer 10€ : le coût total de cette réduction va être de 15€. Nous allons voir qu'il est possible d'atteindre le même objectif pour un coût total et un coût par entreprise inférieurs.

Première idée : l'Etat, s'il sait parfaitement ce qu'il coûte à 1 et 2 de réduire leurs émissions (1 et 2€ respectivement) et surtout s'il est parfaitement Jacobin, pourrait très bien demander à 1 de réduire ses émissions de 6,67 unités de CO2, et à 2 de les réduire de 3,33 unités. Dans ce cas chaque firme supportera le même coût (6,67€), le coût total sera de 13,3€ - donc moins que dans le cas précédent - et on aura bien réduit les émissions de 10 unités, ce qui était l'objectif.
Le problème c'est que dans la vraie vie, l'Etat est incapable de savoir le coût de réduction des émissions pour chaque entreprise : ce serait beaucoup trop compliqué, sans compter les problèmes de secrets industriels, etc... Mais on va voir que ce n'est pas grave, et qu'on peut faire encore mieux !

En effet, supposons que l'Etat fixe toujours un objectif de 50% de réduction des émissions, mais qu'il laisse les entreprises s'arranger entre elles pour se répartir la charge et atteindre l'objectif. Alors la firme 1, pour qui ça ne coûte pas trop cher de réduire ses émissions, va pouvoir aller au-delà de l'objectif de 50% et revendre les réductions supplémentaires à la firme 2 : par conséquent cette dernière n'aura pas besoin de réduire ses émissions de 50%, ce qui lui coûte très cher.
Par exemple, la firme 1 va réduire ses émissions de 5 unités (son propre objectif) + 2 unités qu'elle pourra revendre ; la firme 2 va les acheter et pourra se contenter de ne réduire ses émissions "que" de 3 unités. Au total on aura bien réduit les émissions de 10 unités. Mais quel est le prix de vente de ces quotas ?
Deux unités supplémentaires coûtent 2€ à la firme 1, mais la firme 2 économise 4€ en évitant de réduire ses émissions de 2 unités. Le prix de vente va se situer entre les deux, par exemple 3€ (1,5/unité). Faisons le bilan : la firme 1 a revendu 3€ des unités qui lui en ont coûté 2 : elle gagne 1€ dans l'affaire. De son côté la firme 2 a acheté pour 3€ deux unités de CO2 qui lui en auraient coûté 4 : elle économise 1€. Au total l'opération aura coûté 7-3=4€ pour la firme 1, et 6+3=9€ pour la firme 2, ce qui nous fait un bilan de 13€ - encore moins qu'avant !

Conclusion : les marchés d'échanges de quotas sont un outil puissant qui, grâce aux règles du marché, permettent de réduire le coût total (= imposé à la société) des réductions d'émissions de gaz à effet de serre. Les entreprises "propres", pour qui polluer moins ne coûte pas trop cher, peuvent retirer une manne financière de cet avantage ; en contrepartie les entreprises plus polluantes peuvent en profiter pour un coût inférieur à ce qu'il serait si l'échange n'était pas permis.

Malheureusement ces marchés de quotas sont trop souvent présentés par les médias comme un achat de "permis de polluer", ce qui est trompeur. Revenons à la double-erreur du début :
- on voit que l'Etat ne touche pas un centime dans l'histoire ; il se contente de définir l'objectif global de réductions des émissions (50% dans mon exemple) et de procéder à l'attribution initiale de quotas, et c'est tout !
- on voit surtout qu'une entreprise n'est pas libre d'acheter autant de permis qu'elle le veut, car la quantité globale est plafonnée ! C'est bien le but de cet outil qui a un nom plus équivoque en anglais, cap-and-trade : on commence par plafonner (cap) puis on échange (trade).

La prochaine fois nous verrons des exemples concrets d'utilisation de ces outils en Europe et aux Etats-Unis, et surtout les principaux problèmes rencontrés. D'ici là j'ai du boulot !

dimanche 2 décembre 2007

Environmental Facts #4 - La gazette du 2 décembre

Il y a pile-poil 203 ans Napoléon, vénérable créateur du statut militaire de l'école Polytechnique était sacré empereur. Mais rien à voir avec ce qui va suivre : sans transition donc, voilà quelques petits trucs glanés ici ou là.
  • J'en tiens un !
Ca y est, j'ai enfin rencontré quelqu'un qui était fier de ne pas croire au changement climatique. Vous me direz, ça arrive, et ici plutôt qu'ailleurs. Oui mais voilà, ce type est le directeur de l'investissement en énergies renouvelables de la banque JP Morgan, et il y croit dur comme fer aux cleantechs ! Alors pour quoi faire, si ça n'a pas d'objectif environnemental ? "Je suis peut-être le plus con de cette pièce, nous a-t-il expliqué (c'était le seul à ne pas avoir fait Stanford - que d'humour) mais c'est moi qui me suis fait le plus de thunes, car le seul marché avec une croissance de plus de 30% et des perspectives encore plus alléchantes, c'est celui des cleantechs".
Eh oui, les américains se moquent peut-être de l'environnement, mais ils ont une religion, c'est l'argent et l'innovation. Et leur mérite est d'avoir enfin compris que les technologies propres sont plus que rentables : ce sont de vraies mines d'or ! Du coup ils investissent massivement dans les
cleantechs ($2.4 milliards en 2006 et des centaines de start-ups créées), c'est-à-dire exactement pas comme nous (quelques dizaines de millions d'euros au 1er semestre 2007, et seulement 6 sociétés financées dans le domaine des énergies renouvelables).
Résultat : kicéki va
(une fois de plus) se faire enfler dans 3 ou 4 ans quand les investissements américains auront porté leurs fruits ? Ben c'est Bibi, bien-sûr. Cocorico !
  • Encore de l'eau - ou pas
Les Etats-Unis connaissent la pire sécheresse depuis plus d'un siècle : le Colorado est presque à sec, la Californie du sud est rationnée (enfin, les lecteurs fidèles depuis le début savent comment, d'ailleurs Le Monde y a consacré un article la semaine dernière), et fait rarissime le sud-est du pays est touché. Mais il faut savoir qu'ici l'eau est gratuite (!) - les agriculteurs sont même subventionnés pour en utiliser le plus possible - et je vous laisse deviner ce qui se passe quand on évoque l'idée de faire payer les consommateurs pour les inciter à moins gaspiller...
  • Pas faux
"Trying to control congestion by building new highways is like trying to control obesity by loosening your belt" (James Corless). Je traduis, au cas où : "essayer de contrôler la congestion du traffic en construisant de nouvelles routes, c'est comme essayer de contrôler l'obésité en relachant sa ceinture"...
Quelques faits qui font sourire sur les bagnoles : une surface équivalente à celle de l'état de Géorgie est recouverte par les infrastructures routières ; le parc automobile est composé à plus 50% de
pick-ups et de SUVs (sorte de 4x4 de sport), et la consommation moyenne est de 12L au 100. Le lobby automobile est tellement puissant que les autorités n'ont pas pu durcir les normes de consommations depuis plus de 25 ans ! Mais ne leur parlez surtout pas de routes à péages, de taxes sur l'essence ou de transports en commun (seulement 4% des déplacements)...
  • Mais quand même
Tout n'est pas tout noir : en Californie, on utilise pas mal de véhicules hybrides (merci Schwarzy !) J'ai conduit la semaine dernière la Prius hybride qui a un grand succès ici : à basse vitesse c'est le moteur électrique qui tourne, aux vitesses plus élevées le moteur à essence prend le relais et un écran vous indique ce qui se passe sous le capot. Quand on freine l'énergie est récupérée pour recharger les batteries, de même que quand on roule à vitesse stabilisée. C'est assez marrant de jouer sur la transition électrique/essence, enfin moi ça m'amuse vachement. Seul problème : c'est encore cher (celle que j'ai essayée coûte $30000).
Côté véhicules électriques, on n'en entend plus trop parler depuis un bout de temps. Une boîte fondée par des anciens de Stanford, Tesla Motors, a exhumé le concept et a sorti une bête de course, la
Roadster, qui passe de 0 à 100 en 4 secondes - moins qu'une Porsche 911 ! - et peut rouler près de 300 bornes sans être rechargée grâce aux batteries les plus efficaces du monde. Admirez l'engin, un beau joujou qui pourra devenir le votre si vous êtes prêt à cracher la modique somme de $90000. Et à ce prix-là on n'a même pas eu le droit de l'essayer.


mercredi 17 octobre 2007

Environmental Facts #3 - Les Etats-Unis et le changement climatique

Il fallait bien que j'en parle un jour ou l'autre, et l'actualité me fournit une belle occasion. Même si personnellement je ne suis pas forcément d'accord avec l'attribution du Prix Nobel de la paix à Al Gore, le fait est qu'il l'a eu et que ça fait couler beaucoup d'encre.

Question number one : les américains sont-ils ces gros beaufs incultes que l'on aime à railler, qui n'ont pas la moindre idée de ce que peut être le
global warming ou qui, s'ils en ont entendu parler, le nient bec et ongles ? Réponse : NON. Enfin, non. Enfin je veux dire, oui et non. Enfin je m'explique.
Je suis surpris par l'attention portée au changement climatique, bien supérieure à ce à quoi je m'attendais. Je n'ai pas rencontré un seul américain qui doute de son existence et de ses effets. Dans mes cours et dans ce que je lis, j'ai vraiment l'impression que c'est perçu comme un problème majeur. Mais j'imagine que c'est dû au fait que je suis immergé dans un milieu somme toute pas trop ignare.

Alors qu'en est-il de l'américain moyen ? Après l'annonce de l'attribution du prix à Al Gore, j'ai demandé à Kevin, un de mes colocs, comment réagissait le pays. Réponse : "bof, de toute façon la plupart des gens ne sont même pas au courant et pour eux c'est Jésus qui commande la météo..." Ironie mise à part, il est vrai qu'en juin 30% des américains affirmaient que le changement climatique n'existait pas, et qu'au jour d'aujourd'hui le pays est divisé entre ceux qui applaudissent et ceux qui rient aux éclats.

Il suffit de lire la presse pour s'en convaincre. D'un côté les grands journaux démocrates (New-York Times, International Herald Tribune...) qui sont plutôt contents. De l'autre, ceux qui manifestent ouvertement leur mépris pour Al Gore et le changement climatique. Toujours la même rengaine : Al Gore est un looser et il a perdu les élections de 2000, il n'a rien fait pour la paix, il a une note d'électricité exorbitante et passe son temps à voyager dans des avions polluants, c'est un hypocrite qui ne sait pas de quoi il parle ; avant, le Nobel de la Paix était attribué à de braves gens (Martin Luther King, Mère Térésa), mais après Jimmy Carter et Yasser Arafat, on est tombés bien bas. Je passe sur les innombrables moqueries dont il est l'objet, chose qu'on ne voit jamais - ou alors jamais à ce point - dans la presse française. Une petite citation suffira, issue du
Washington Times, journal notoirement néo-conservateur : "l'ancien Vice-Président des Etats-Unis avait déjà surpassé Michael Moore dans le rôle du plus gros trou-du-cul moralisateur de la planète. Qu'est-ce-que cela va être maintenant qu'il a le Prix Nobel ?"

Evidemment, ce sont les mêmes qui mettent publiquement en doute le changement climatique. On reste souvent coi devant la pauvreté des arguments et la médiocrité de ceux qui les avancent. Ainsi dans le Wall Street Journal, pourtant réputé pour la qualité et l'objectivité de son information, a-t-on pu lire que "96 à 98% des émissions de CO2 viennent de l'environnement, pas des hommes". Encore plus fort, dans le même journal, on vous expliquait en substance qu'Emmanuel Le Roy Ladurie avait écrit un bouquin qui montrait que grâce au réchauffement climatique, Eric le Rouge avait pu conquérir l'Islande et le Groënland et que donc le réchauffement climatique, c'est bien. Mais bien-sûr ; et la marmotte, elle met le chocolat... Enfin la palme d'or revient au Washington Times, déjà cité, pour cet article ô combien hilarant : "il est difficile de voir en quoi
Al Gore contribue à la paix en rendant les humains responsables d'une soi-disant apocalypse imminente, alors qu'il soutient par ailleurs des pratiques criminelles comme la contraception ou l'avortement. [...] En réalité, les désastres environnementaux sont le résultat d'une société qui s'est éloignée de Dieu". Faudra penser à dire au toubib de l'auteur de ce torchon de diminuer un peu la dose.

Alors si vous pensez que ce Prix Nobel va infléchir la politique de cet intellectuel et humaniste nommé George Walker Bush, vous vous fourrez le doigt dans l'oeil jusqu'à la clavicule. Bush est un pur Texan, financé à coups de pétrodollars, il part en guerre - en partie, et j'insiste sur ce point - pour ça et fait du pétrole son cheval de bataille. Ca n'est donc pas à un an de la fin de son mandat qu'il va se dédire et jeter aux orties la jolie toile que lui et ses potes néo-cons ont mis 7 ans à tisser. Mais au-delà de ça, il faut aussi savoir que le clan républicain nourrit une haine viscérale envers Al Gore. Je m'appuie sur un article du New-York Times pour l'expliquer à ceux qui sont arrivés jusque là.
Cette dénigration hystérique est d'abord venue de la volonté des républicains de légitimer Bush après son élection volée.
Elle vient aussi du fait que jusqu'ici Al Gore a toujours eu raison lorsqu'il s'est opposé aux républicains. En 1992, Bush se moquait de celui qu'il appelait "Ozone Man" mais 3 ans plus tard, le Prix Nobel de chimie a été remis au découvreur du trou dans la couche d'ozone. En 2003 Al Gore affirmait que la guerre en Irak poserait plus de problèmes qu'elle n'apporterait de solutions, chose incontestable aujourd'hui.
On peut également évoquer le fait qu'après l'avoir battu en 2000, Bush découvre qu'ils ont suivi des trajectoires opposées et que c'est finalement lui, Al Gore, qui est en passe de rassembler le pays et de gagner sa croisade, d'où une énorme frustration.
Mais le noeud gordien du problème, c'est que clamer haut et fort que les activités humaines détraquent le climat, c'est plus qu'une "Vérité qui dérange" : pour les conservateurs, c'est une trahison. Aujourd'hui, "être un bon républicain, ça veut dire croire que les impôts devraient toujours être baissés, jamais augmentés ; et qu'on devrait bombarder et brutaliser les pays étrangers, et non pas négocier avec eux". C'est un peu extrême car ça vient du New-York Times, mais c'est intéressant.

Voilà pour la situation actuelle et les réactions au Prix Nobel d'Al Gore. Maintenant que va-t-il se passer ? Les élections présidentielles auront lieu dans un an. Chez les démocrates, Al Gore ne se présentera probablement pas. Les candidats favoris à l'investiture, Hillary Clinton et Barack Obama, font du changement climatique une de leurs priorités. Côté républicains, on est évidemment moins réceptifs, à l'exception de John Mc Cain tout acquis à la cause. Derrière, Mitt Romney, Fred Thompson et surtout Rudolph Giuliani, cet espèce de connard Sarkophilo-francophobe, sont un peu à la traîne mais pas aussi fermés que leur illustre prédécesseur. Donc le débat existe, mais il porte moins sur l'impact des activités humaines sur le climat que sur la manière de gérer tout ça.

Alors justement, comment tout ce petit monde compte-t-il s'y prendre ? C'est là que la bât blesse (à mon sens), car si on peut légitimement se réjouir d'une prise de conscience, on retombe vite sur terre quand on voit comment l'action est envisagée concrètement. J'ai assisté à une table ronde sur ce sujet samedi dernier avec notamment Thomas Friedman, plume-star du New-York Times, triple prix Pulitzer et spécialiste incontesté des questions d'environnement. Je lis tous ses billets, et je peux vous dire qu'il a oublié d'être bête. Et il parle aussi bien qu'il écrit. Pourtant même une bonne âme comme lui m'a fait des frissons dans le dos. Voilà pourquoi.

D'abord, pour faire simple, ici tout est vu à travers le prisme du leadership des Etats-Unis ; tout est pensé en termes de retombées pour les Etats-Unis. Le changement climatique est autant un problème d'environnement que d'économie, et tant mieux si les produits verts préservent la planète au passage, mais ils nous auront surtout permis d'accroître notre leadership. On se fout plus ou moins de ce qui peut déjà se faire dans les autres pays et notamment en Europe, puisque les Etats-Unis vont trouver la solution à tout et tout seuls. J'ai vu cette arrogance à l'oeuvre, même dans un problème aussi global que le changement climatique. J'ai entendu cette sempiternelle rengaine des valeurs américaines universelles, de la nécessité de ne pas se défausser du rôle de gendarme du monde, de la volonté de make the world a better place et patati et patata... De la part de démocrates, cela m'étonne et m'effraie tout à la fois.

Ensuite, parce qu'on a peur de la Chine. Ca la Chine c'est le gros problème des Etats-Unis et elle leur fait PEUR ! Toutefois ils s'y raccrochent autant qu'elle les effraie puisque c'est leur premier bailleur de fonds ; et un tel grand écart, à force, ça fait mal aux c*******. Donc développer des technologies vertes, c'est prendre un avantage concurrentiel stratégique sur un pays qui ne développera certainement pas ces technologies tout seul et qu'on aura la possibilité d'inonder par la suite, fût-ce par la force.

Enfin, parce que les américains sont totalement stupides dans leur manière de raisonner et que le seul but des gens qui s'intéressent au réchauffement climatique, c'est de faire en sorte qu'on consomme autant (sinon plus) avec des technologies moins polluantes. Ca me frappe systématiquement quand je lis des documents sur le sujet : ils ont l'air d'être trop cons pour réaliser que le meilleur moyen de polluer moins, ça pourrait être de consommer moins. Mais pour qu'ils comprennent ça il va encore falloir que de l'eau coule sous les ponts.

En conclusion, les américains se préoccupent de plus en plus du réchauffement climatique malgré des gens qui remettent toujours en cause son existence - souvent des profs en mal de reconnaissance financés par des lobbies pétroliers. Mais quand bien même Al Gore serait élu président, je ne suis pas forcément convaincu du succès d'une révolution verte à la sauce Uncle Sam, et encore moins des bénéfices nets que l'humanité pourrait retirer d'une telle initiative...

mercredi 10 octobre 2007

Environmental and Cultural Facts #2 - Erin Brokovitch

La société américaine est un véritable assemblage de contraires parfois irrationnel. Il en va ainsi de la sécurité des personnes.

Nulle part ailleurs qu'aux Etats-Unis ne peut-on trouver de tels délires sécuritaires. Le moindre sens interdit est indiqué avec force panneaux "WRONG WAY", "DO NOT ENTER". La moindre marche est annoncée par un énorme "WATCH YOUR STEP". La moindre porte à ouverture automatique aura été victime d'un blitz d'autocollants vous disant de faire attention. Les règles de sécurité et toutes les injonctions possibles et imaginables à bord d'un train sont placardées partout, en énorme, impossible de les rater. Et avisez-vous de faire le con, juste pour voir, et vous vous retrouverez rapidement en face des
cops qui sont sensiblement moins aimables que leurs homologues français - et je m'y connais en cops français. En bref la quête de sécurité, obsessionnelle et maladive, justifie une politique d'avilissement permanent menée à grands renforts de panneaux en tous genres - et de cow-boys pour les faire respecter.

Ce qui est intéressant, c'est de voir l'inversion des valeurs qui se produit quand on passe à des risques autrement plus élevés que celui de se prendre une porte ou de rater une marche. Illustration avec la gestion des pollutions industrielles, ahurissante et surréaliste.

Il existe aux Etats-Unis une agence publique chargée des questions d'environnement, l'EPA. Pour tester la nocivité d'un produit, elle demande à la firme qui rejette ce produit de montrer qu'il n'est pas cancérigène et qu'il ne provoque pas de fausses-couches. C'est tout. Du coup il y a énormément de problèmes causés par des neurotoxiques comme le plomb, les pesticides, l'arsenic, le chrome... qui provoquent chez les enfants des cas d'autisme, de baisse de QI, de perte de capacités cognitives, d'agressivité etc... Dans la même veine on ne compte plus les cas de perturbations endocrines dûes à des analogues d'hormones déversés dans la nature. Mais au moins tout ça n'est pas cancérigène et ne provoque pas de fausses-couches.

Et l'EPA dans tout ça ? Primo, les enquêtes de toxicité ne sont pas de son ressort, c'est à la firme polluante de les mener et de présenter les résultats. Secundo, elle n'a pas le droit de demander à une compagnie des données sur un produit tant qu'aucune preuve de toxicité de ce produit n'a été établie ; et réciproquement, pour prouver la toxicité, il peut parfois être utile de disposer de données. Résultat : on tourne en rond. Tertio : une compagnie incriminée ne peut être forcée à fournir des données sur un produit qui relève du secret industriel !
Bilan des courses : il est extrêmement rare qu'une firme soit poursuivie pour pollution, sous couvert d'incertitude scientifique. La réponse est toujours la même : "non ce produit n'est pas toxique, aucune preuve ne vous permet de l'affirmer" ; preuve que seule la boîte en question est en mesure de fournir...
Il faut savoir aussi que l'industrie chimique subventionne largement les campagnes présidentielles des deux partis, et que l'EPA est à la botte du pouvoir politique. Ceci explique cela.

Deuxième cas : l'exploitation de gaz naturel par fragmentation de roches, technique consistant à injecter du fluide sous pression pour fissurer le sous-sol et récupérer le gaz. Parmi lesdits fluides, on trouve du benzène, du toluène, du xylène, du butoxyethanol et plein d'autres saloperies qui lorsqu'elles passent dans les nappes phréatiques causent notamment des tumeurs sur les glandes surrénales (secrétant l'adrénaline).
Là encore, que fait l'EPA ? Depuis 1972, existe le "Clean Water Act" censé assurer la qualité de l'eau. Mais l'injection souterraine de fluides n'étant pas considérée comme le but premier de la fragmentation de roches, les fluides injectés échappent à cette législation ! Et quand des rapports sont demandés à l'EPA, les pages les plus compromettantes disparaissent mystérieusement entre la version provisoire et le rapport définitif...
Ce qu'il faut aussi savoir, c'est qu'Halliburton, la compagnie de Dick Cheney, gagne des millions chaque année grâce à cette technique de fragmentation. Et que certaines personnes à l'EPA se plaignent de l'excessive pression politique.


En France, on est stupéfaits quand éclate un scandale comme celui de l'amiante ou plus récemment l'affaire Gautier-Sauvagnac. Aux Etats-Unis, ça se fait au nez et à la barbe de tout le monde, et tout se passe très bien...

mardi 18 septembre 2007

Environmental facts #1 - Sécheresse à San Diego

Lu dans le Los Angeles Times du jeudi 13 septembre

Contrairement à chez nous, l'été californien a été relativement sec, et le sud de l'Etat, en l'occurrence la région de San Diego, souffre de gros problèmes de sécheresse. Comme si ça suffisait pas, un autre problème intervient : les rivières qui alimentent l'irrigation de la vallée de Sacramento et le réseau d'eau du sud (donc San Diego) sont polluées, et à cause de ça un petit poisson qui vit dans ces rivières a vu sa taille diminuer à tel point que maintenant il bouche les stations de pompage, ce qui limite encore l'approvisionnement en eau.

Du coup les autorités de San Diego, défenseurs de la veuve et de l'orphelin, ont pris des mesures drastiques, disent-ils, pour limiter la consommation d'eau. C'est là qu'on commence à rigoler.

La première mesure, c'est d'autoriser le nettoyage des trottoirs ou des pavés seulement avec des Kärchers et pas avec des jets d'eau classiques. No comment.

La deuxième, c'est de n'autoriser l'arrosage des pelouses que 3 fois par semaine, et seulement de nuit (il fallait bien une sécheresse pour se rendre compte qu'il vaut mieux arroser de nuit que de jour). Ici une petite précision s'impose : il faut savoir que le moindre centimètre carré de pelouse (jardin, bord de route etc...) est arrosé par des sprinklers qui sortent de terre et mouillent autant le gazon que le trottoir d'à-côté. A Stanford ils arrosent même sous les pins, des fois que les aiguilles se mettent à pousser... Du coup, évidemment, ça consomme beaucoup.

La troisième, et c'est là qu'on rigole vraiment, c'est - tenez-vous bien - d'interdire aux restaurants de servir de l'eau aux clients (!). Oui, on en reste coi tellement ça paraît surréaliste, mais c'est pourtant vrai et ils y croient dur comme fer. En gros, passe encore de ne pas boire d'eau au restau, tant qu'on peut encore y aller dans son pick-up rutilant lavé 1h avant.

Et comme on est aux USA, ces mesures ne sauraient fonctionner sans l'indispensable hotline qui permet de dénoncer H24 ses voisins dispendieux. Aux Etats-Unis en cas de coup dur, on se serre les coudes et on veille à entretenir des relations de bon voisinage...