dimanche 23 novembre 2008

Virées automnales (1/2) : Seattle

Je suis un peu à la bourre, puisqu'il y a en effet (déjà) deux semaines que la "French Connection" est allée passer un petit week-end des plus agréables dans la ville du grunge, de Starbucks et de Grey's Anatomy : Seattle !
C'est une phrase d'American Vertigo qui m'avait donné envie de découvrir cette ville si particulière : "j'ai aimé que cette métropole postaméricaine, celle où, si elle doit s'inventer quelque part, s'invente la civilisation US de demain, demeure, envers et contre tout, si obstinément européenne".

Européenne ? C'est aussi le sentiment que j'ai eu en arpentant Market Place, l'énorme marché qui surplombe le front de mer (ou plutôt de bras de mer - on est quand même à 100 km dans les terres...) et qui a de quoi surprendre, étant donné le peu d'intérêt des américains pour des produits frais, variés et savoureux comme on en trouve sous ces halles dont le parfum et les couleurs m'ont rappelé quelques bons souvenirs d'enfance.


Les commerces alentour, les musiciens partout dans les rues, les enfilades de bars échappant tous au canon américain "étagères en verre avec les bouteilles éclairées par des néons fluos, grand comptoir et ribambelle d'écrans plasma retransmettant football, baseball ou basket" (sans oublier qu'on ne vous y demande pas votre ID) : l'ambiance dans ce haut-lieu culturel américain a paradoxalement quelque-chose d'européen, et ça n'est pas déplaisant. La French Touch y a d'ailleurs la cote : voyez comment ils ont appelé le Macy's local...


Nous n'avons pas manqué de monter au sommet de la Space Needle, construite pour l'exposition universelle de 1962. Admirez le panorama - qui serait amélioré si l'obsession américaine de pourrir tout littoral en y construisant une autoroute en béton la plus laide possible n'avait pas également sévi ici.


Seattle c'est aussi l'Experience Music Project, le musée de la musique financé par Paul Allen (cofondateur de Microsoft) et dessiné par Gehry. Un musée en grande partie dédié aux enfants du pays, au premier rang desquels l'immortel Jimi Hendrix et bien-sûr Nirvana. La légende veut que si vous laissez votre médiator un soir sur la tombe de Jimi et que vous l'y retrouvez le lendemain matin, vous serez capable de jouer Purple Haze de la main gauche... En tout cas le musée recèle de pièces uniques, comme cette sculpture géante à base d'instruments (c'est moi en bas), la Strato utilisée par Jimi à Woodstock ou quelques autres qu'il a asmathées sur scène.


J'en termine avec Seattle en évoquant le centre historique, celui des bûcherons et des scieries (les troncs arrivaient en roulant sur les rues en pente telles que celle de la photo suivante), très charmant avec ses bâtiments de briques rouges et ses commerces en tous genres, qui nous a occupés une bonne après-midi.


Bref, j'ai tout aimé de Seattle qui est une des rares villes américaines où, j'en suis convaincu, je pourrais vivre. Et si la météo n'était pas forcément extraordinaire - encore que moins humide que ce qui était prévu - elle nous a réservé de superbes lumières de fin de journée, typiques, paraît-il, du coin...

mercredi 5 novembre 2008

Obama : et après ?

Le candidat du changement vient d'être élu président et les Etats-Unis - et le monde entier avec eux - sont encore plongés dans la douce euphorie du rêve devenu réalité. En une soirée, Barack Obama a réussi à effacer comme par magie les conséquences ravageuses de huit années de bushisme vis-à-vis de la communauté internationale, chose que McCain n'aurait jamais pu faire, même en quatre ans. Rien que sur ce point, le changement est colossal ; rien que pour cette raison, il était nécessaire d'élire Obama. Cependant la situation actuelle est plus que périlleuse. Barack Obama va devoir gérer l'entrée dans une époque d'incertitudes et les tourments d'une Amérique menacée dans son identité même.

"Dans l’hypothèse plausible d’un monde post-communiste, l’Europe se reconstruira autour de l’Allemagne et l’Asie autour de la Chine. Les Etats-Unis se comporteront comme l’hégémon de Gramsci, mais découvriront progressivement que dominer n’est pas contrôler", avait écrit Raymond Aron en 1984 dans Les dernières années du siècle. Le problème vient précisément de ce que la réalisation de cette prophétie géniale touche à sa fin, et que derrière elle s'ouvre l'ère du vide.

Retour en arrière : le 9 novembre 1989, la chute du Mur de Berlin marque la fin du Soviétisme et le triomphe de ce qu'Attali appelle la "démocratie de marché". Francis Fukuyama élabore sa thèse de la "fin de l'histoire" : les valeurs américaines de démocratie, de liberté et d'économie de marché allaient pouvoir se répandre sans limites sur le reste du monde et les provinces de l'empire s'aligner sur l'ordre victorieux. L'idéologie reaganienne de dérégulation prétend devenir l'alpha et l'oméga de la gouvernance politique et économique. Il a fallu moins de vingt ans et deux évènements d'une profondeur encore mal comprise pour que ces deux théories ne volent en éclats.

Le 11 septembre 2001, c'est la domination politique des Etats-Unis et leur modèle de démocratie qui explosent en vol. La remise en question de valeurs que nous concevons comme universelles éclate de manière sanglante. Le 15 septembre 2008, date de la faillite de Lehman Brothers, se charge quant à lui de pulvériser le modèle économique qui prévalait jusque-là. L'idée de "main invisible" a fait son chemin, et les thèses libérales de Milton Friedman (que Michel Rocard aurait aimé voir jugé pour crimes contre l'humanité, eût-il été toujours vivant) s'effondrent. Le début du XXIe Siècle apparaît comme un épilogue tragique du "Siècle des Ténèbres" (Todorov).

Dans un perspective plus globale, c'est à une remise en question de l'ensemble de notre modèle de développement que nous assistons, modèle sur lequel les Etats-Unis ont construit leur hégémonie : l'image du colosse aux pieds d'argile commence à se dessiner. Les absurdités de ce modèle éclatent au grand jour, de plus en plus fréquemment et de plus en plus violemment : des séquences d'évènements en apparence désordonnés, lorsqu'ils sont regardés avec la bonne loupe, apparaissent comme les craquements d'un système à l'agonie. Comme l'explique Daniel Cohen dans Trois leçons sur la société post-industrielle, l'idée angélique d'une mondialisation permettant le partage des richesses et l'enrichissement des plus pauvres est fondamentalement flouée et n'a jamais correctement fonctionné. Il faudrait parler du pillage des richesses plutôt que de leur partage : historiquement, la mondialisation telle qu'elle a été menée a exacerbé les contrastes entre oppresseurs et opprimés au lieu de les résorber. Par ailleurs, en mettant une pression toujours plus accrue sur les ressources naturelles, la mondialisation augmente le prix des biens de première nécessité, acculant toujours plus de gens à la pauvreté, et prépare un désastre écologique. Ces contraintes insupportables taraudent le système et précipitent sa chute, qui aggravera "le sanglot de l'homme blanc" (Pascal Bruckner).

Dès lors, quel modèle adopter ? Une ère de tous les possibles s'installe de laquelle peut sortir le meilleur comme le pire, mais l'absence de tout modèle de remplacement rend cette période particulièrement anxiogène.
Depuis la fin des idéologies, aucun courant philosophique n'est apparu en mesure de proposer une alternative viable à la domination idéologique américaine, dont la conception de la démocratie reste l'horizon indépassable de la pensée politique et plus que jamais "le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres". Face au vide laissé par l'implosion de l'URSS, les néoconservateurs avaient bien tenté de redéfinir le rôle des Etats-Unis, avec le succès que l'on sait. Mais à l'heure actuelle, le monde cherche toujours son Marx ou son Benjamin Constant : ce Siècle manque cruellement de Lumières...
Sur le plan économique, l'absence de toute idéologie alternative crédible à la main invisible est encore plus patente. Aucune pensée nouvelle ne peut pour l'instant se prévaloi d'avoir l'influence de celle d'Adam Smith, de Ricardo, de Marx ou de Keynes.

Ces considérations théoriques étant faites, revenons à notre sujet : pourquoi les Etats-Unis risquent-ils de déchanter après l'élection d'Obama ?

Par nécessité, l'Amérique - surendettée - va devoir se décharger temporairement de son rôle de gendarme du monde. Ce repli stratégique fera vaciller davantage le leadership américain, contribuant à rendre le monde moins sûr. Personne ne semble pour l'instant avoir les capacités ou l'ambition de succéder aux Etats-Unis, mais les choses peuvent basculer très vite : que la Chine soit amenée à liquider une partie de ses réserves en bons du trésor américain, par exemple, ou que le pétrole cesse d'être coté en dollars, et une crise sans précédent viendra balayer à jamais les restes de l'empire américain. On le voit, Barack Obama n'a pas toutes les cartes en main pour maintenir le leadership de son pays sur le reste du monde.

Intérieurement, puisqu'aucun modèle alternatif ne semble émerger, les Etats-Unis continueront de fonctionner bon an, mal an sur les ruines encore fumantes d'un système révolu. Mais à la situation économique désastreuse, qui laisse peu de marges de manoeuvre au nouveau président, s'ajoute la contrainte d'un changement complet de paradigme. Aux promesses généreuses qui risquent de se fracasser sur le roc inamovible de la réalité budgétaire, s'impose la nécessité impérieuse pour Obama de définir et de mettre en place ce nouveau paradigme. La tâche est de taille et à l'incompréhension d'une population voyant son modèle se lézarder, risque de s'ajouter la colère d'une nation dont la grandeur ne sera plus qu'un souvenir.

Barack Obama hérite donc d'une situation tendue qui pourrait le contraindre à réduire la voilure. Des évènements sur lesquels il n'a aucune prise pourraient bien le malmener davantage, alors que la nécessité de rebâtir le monde l'appellera ailleurs à la manoeuvre. Il fera sûrement beaucoup de déçus ; je ne le lui souhaite pas, mais c'est l'issue la plus probable. Au peuple américain de faire la part des choses.

Un moment d'histoire, heure par heure

10h. Une fois n'est pas coutume, j'arrive en avance en cours de stochastique et discute avec la prof. Sa famille est originaire d'Arménie, mais a émigré vers la Bulgarie (génocide?). Elle a grandi sous le régime communiste bulgare qu'elle a fui pour vivre aux Etats-Unis. "Quand j'entends Obama, m'explique-t-elle, ce n'est pas l'image de lendemains qui chantent qui me vient en tête mais plutôt le souvenir horrible d'un régime cauchemardesque". La perspective d'un président et d'un congrès dominés par les démocrates lui fait froid dans le dos. C'est la première personne que j'entends présenter de tels arguments d'ordre affectif contre Obama. Je me tais.

12h. Je vais voir le responsable du bureau de vote de Stanford qui s'occupe du stand où les votes par courrier sont collectés. Le truc a des allures de kermesse, avec sa tente et son drapeau.


Le bureau a été pris d'assaut dans la matinée par 2000 votants, mais les choses se calment à midi. Le type est étonné lorsque je lui explique que le tapage médiatique autour de l'élection a presque été plus grand en France qu'aux Etats-Unis ces derniers jours. Il me donne gentiment le petit sticker "I voted" que je colle fièrement sur mon pull.

(oui j'ai un bouc affreux, mais c'était pour Halloween...)

12h30. Je déjeune avec Alex qui me décrit les queues monstres dans les "precincts" ce matin à San Francisco. Mais ici, le campus est étrangement calme. Seuls les panneaux omniprésents rappellent quand même qu'aujourd'hui est jour d'élection. Les américains ne votent pas seulement pour élire le président : certains Etats renouvellent leurs sénateurs, leur gouverneur ou leur assemblée ; en outre il faut répondre à un tas de référendums sur différentes proposition au niveau de l'Etat (12 en Californie), du comté et de la ville ; enfin parfois on vote pour le Sheriff. Les panneaux ci-dessous invitent à rejeter la proposition 8, qui vise à supprimer le droit au mariage pour les homosexuels en Californie. La veille le maire de San Francisco, Gavin Newsom, est venu faire campagne sur le campus contre cette proposition. Si elle passe, ce sera la première fois dans l'histoire californienne qu'on revient sur des droits accordés au préalable (et elle est passée, par 52 contre 48%...).


Ca et là quelques fans d'Obama agitent leurs bannières. Bizarrement, on en voit beaucoup moins pour McCain.


On fait la queue devant le bookstore, car une glace Ben & Jerry's est offerte à chaque votant (enfin bon, pas besoin d'avoir voté pour en récupérer une, n'est-ce pas Julie ?).


Juste à côté, sur White Plaza, on peut entarter le candidat de son choix pour $2.50.


13h. J'essaie d'interviewer des ouvriers travaillant sur un chantier voisin en me faisant passer pour un journaliste du Stanford Daily. Ils ont l'air étonné qu'on leur demande leur avis, et surtout ils ont l'air en dehors de l'agitation ambiante. Ils n'ont pas grand chose à raconter. Le premier est un blanc américain, il a voté mais pour lui les enjeux ne sont pas différents de ceux des autres élections. Le second est un mexicain, il ne vote pas aux Etats-Unis mais de toute façon il n'aurait pas su quel candidat choisir, tout ça lui paraît bien lointain. Ca m'attriste.

15h. Je discute avec un franco-américain qui refuse d'aller voter, car son vote "ne changera rien". De toute façon il ne sait pas quel candidat choisir. "Obama il est dangereux, il a quand même tenu des propos très socialistes : il a dit qu'il était contre les délocalisations !" J'ai l'impression d'habiter sur une autre planète.

18h. Je sors d'office hours et me rue sur CNN. Peu de résultats pour l'instant, et on a l'impression que l'armada de consultants et d'analystes en tous genres est là pour meubler le temps entre deux pages de pubs. Ils ont l'air de beaucoup s'amuser avec leur système de graphiques interactifs à la pointe de la technologie.

18h30. Obama remporte l'Ohio, l'élection est pliée. Aucun républicain n'a jamais accédé à la Maison Blanche sans gagner l'Ohio. Un des analystes de CNN montre que même en attribuant tous les Etats restants à McCain sauf ceux de la côte Ouest (Californie, Oregon et Washington, dont on sait qu'ils voteront "blue"), celui-ci n'arrive pas au seuil fatidique de 270 grands électeurs. Devant moi, le supporter républicain avec qui je discutais auparavant est dépité.


19h30. Les uns après les autres, les journaux annoncent la victoire d'Obama. "President Obama", titre un Fox News incrédule. "Racial Barrier Falls", écrit le New-York Times. Je n'en suis pas si sûr. A cette heure, la carte des résultats ressemble à s'y méprendre à celle de la Guerre de Sécession : les Confédérés en rouge, les Yankees en bleu. Mais personne n'y prête attention.

20h30. Je suis interviewé par "Fréquence Banane", la radio étudiante de Lausanne qui m'interroge sur les questions d'environnement aux Etats-Unis. Plutôt marrant.

21h. On arrive juste à temps chez les Groviers pour le discours d'Obama, sur grand écran en prime. Le fantôme de Martin Luther King est en lui, c'est vibrant. Encore plus lorsqu'on regarde les visages dans la foule. On aime tous les happy endings.

22h30. J'arrive à San Francisco, à la recherche d'une fête démocrate. Pour l'instant, les rues de SoMa sont pleines, mais de SDF, comme d'habitude. Tous noirs. Aucun n'a l'air à la fête, et j'ignore s'ils sont au courant. Quelle différence, pour les laissés pour compte du changement ? Pourtant, j'ose croire que cette victoire est un peu pour eux aussi...

23h. Un mardi soir sur la Terre, dans un petit coin d'Union Square. C'est absolument magique. La foule n'est pas forcément très nombreuse, mais l'ambiance est inoubliable et chargée d'émotion. D'émotion et de soulagement, comme si tous sortaient d'un même cauchemar au même moment. Les cris de joie et les klaxons résonnent autour de moi ; la chorale gay entonne quelques chants pendant que, sur Powell, le Cable-Car tourne gratuitement et fait tinter sa cloche. Toute l'Amérique est là, réunifiée : des noirs, des blancs, des jaunes, des vieux et (surtout) des jeunes, des hommes, des femmes, des sans-abri, tous souriants jusqu'aux oreilles. Tous communient autour de l'élan et de la fierté retrouvés en scandant le nom d'Obama. Il y a un peu du 9 novembre 1989 dans tout ça.

L'Amérique d'hier pourrait être en train de célébrer la victoire à l'arrachée de son dogmatisme essouflé ; mais c'est l'Amérique de demain qui jubile et respire à pleins poumons. Le monde pourrait être en train de ruminer son ressentiment contre cette vieille Amérique impérialiste ; mais le concert des nations chante à l'unisson la promesse d'une nouvelle ère. C'est un moment d'histoire.


Un SDF m'accoste. Je lui donne mes derniers quarters, mais si j'avais eu $20 en poche je les lui aurais offert tellement je suis transporté par l'ambiance. Il me dit qu'il "habite" dans le quartier depuis plus de 30 ans et qu'il n'a jamais vu les gens aussi heureux sur Union Square - qui ce soir porte bien son nom. Il n'a plus rien à attendre de son pays, mais il est fier et heureux.


Sur Geary, je discute avec un second homeless qui s'est mis sur son 31 pour fêter ça. Lui aussi est, pour la première fois, fier de son pays. Il rigole quand je lui dis que la France aussi est heureuse ; puis il me demande pudiquement, au creux de l'oreille, une petite pièce.


Ce soir, cetains taxis roulent gratuitement pour les supporters d'Obama. Par le fenêtre, un homme exulte en agitant un portrait du nouveau président. Depuis quand un homme en turban n'avait-il pas chanté une ode à l'Amérique ? Ne serait-ce pas ça aussi, la magie Obama ?


0h30. Je repars pour Stanford avec les yeux qui pétillent. Je souris en entendant à la radio l'interview d'un sympathisant républicain qui se demande s'il va lui falloir acheter le Manifeste du Parti Communiste pour comprendre la future politique économique de son pays.
"Change we can believe in"... Effectivement, c'est certain, le changement est là !

[vidéo à venir, le temps de la monter...]

lundi 3 novembre 2008

Cultural Facts #8: la campagne

Dans quelques heures, se jouera dans les urnes bien plus que le sort de l'Amérique. Beaucoup d'entre vous m'ont déjà demandé comment je vivais la campagne "de l'intérieur", comment se préparait le pays, ce que je pensais de tel ou tel candidat..., mais je n'ai pas encore écrit sur ce qui a été la plus longue campagne présidentielle de l'histoire. Il me reste encore quelques heures pour synthétiser les nombreuses pensées que m'ont inspiré ces derniers mois, en espérant ne rien oublier et surtout rester le plus clair possible.


  • Un glissement progressif dans les sujets "chauds"
Au début de la campagne, LE sujet important était la guerre en Irak. C'était le point central du discours de Barack Obama lorsque j'ai eu la chance de le voir l'an dernier à San Francisco, et déjà la matière à confrontation ne manquait pas. A un McCain qui l'accusait d'avoir voté contre "the surge", la stratégie d'envoi de renforts lancée en 2007 et qui semble porter ses fruits, Obama répondait que lui avait voté contre la guerre depuis le début et que si on l'avait écouté, surge ou pas surge, l'Amérique se porterait mieux à l'heure actuelle.

Au printemps dernier, la flambée des prix du pétrole a un peu occulté la situation en Irak pour devenir le sujet de prédilection des candidats, qui ont encore pu se départager sur le diagnostic et les solutions proposées. Ce fut un peu le "moment écologique" (sic) de la campagne, avec l'évocation de problèmes techniques comme le réchauffement climatique, et plus philosophiques comme le mode de consommation. Bien-sûr, tout cela n'a pas été sans un florilège d'interventions démagogiques sur lesquelles je reviendrai.

Depuis la fin de l'été, vous l'avez tous suivi, c'est la crise économique qui s'est imposée à McCain et Obama et les a forcés à adapter leurs agendas et programmes respectifs. De la mise sous tutelle de Bear Stern au "bailout plan" en passant par le sauvetage de Fanny Mae et Freddie Mac ou encore la faillite de Lehman Brothers, la situation de l'économie américaine s'est enfoncée dans un capharnaüm complet pour aboutir à un recul du PIB au 3e trimestre 2008. Là encore les deux candidats ont proposé des solutions divergentes pour sortir de l'ornière.

Enfin, la question de la sécurité sociale a été une sorte de fil rouge tout au long de cette campagne, sans jamais s'imposer comme la priorité numéro 1 ni de McCain ni d'Obama, mais sans jamais non plus quitter le champ du débat.

  • Les ressorts de la campagne : démagogie, peur et mensonge
C'est ce qui m'aura le plus dégoûté au cours des derniers mois, qui me laissent l'impression rance d'une campagne de caniveau. A ce petit jeu, disons-le d'emblée, c'est McCain qui remporte toutes les palmes, celles de la méchanceté, de la bêtise, de la démagogie et de l'hypocrisie.

La démagogie rampante a atteint son paroxysme dans les publicités proprement scandaleuses qui sont le fait des deux partis - ne nous leurrons pas - mais principalement celui du "GOP", le "Great Old Party", ou parti républicain. Toutes ces publicités sont disponibles sur Youtube ou sur le site de McCain et je vous laisse le soin de les visionner. En toute impartialité, il faut reconnaître que si Barack n'est pas exempt de tous reproches (je me répète), ses publicités sont le plus souvent "positives" en ce qu'elles avancent des idées et proposent des solutions. Notre bon vieux McCain a apparemment moins d'idées à présenter, puisque 75% (au moins) de ses annonces sont "négatives", s'appliquant à détruire l'image d'Obama et à instiller la peur à son sujet.

Démagogie et peur, donc, étayés par les mêmes mensonges et emprunts de la même bêtise.

S'agissant de l'Irak, il est très facile pour McCain d'exciter la fibre patriotique de sa base républicaine en présentant Obama comme un non-patriote, quelqu'un qui vote contre le financement des troupes et qui ne met pas sa main sur le coeur lors de l'hymne national. Certes, il est moins facile d'admettre que la guerre en Irak était une erreur monumentale et que le coeur du problème se situe en Afghanistan...
Concernant le problème du pétrole, quoi de plus facile que de faire passer Obama pour un fou qui refuse d'autoriser les forages offshore alors que les prix s'envolent, et pour un élitiste fortuné qui méprise les petites gens en refusant de baisser les taxes sur l'essence le temps de l'été pour leur permettre de partir en vacances ? Ben oui John, c'est facile, mais ça n'est pas comme ça que ça marche, et je me félicite qu'Obama n'ait pas cédé à la démagogie sur ce point.
Quant à l'économie, la position d'Obama est du pain béni pour un McCain dont le gosier s'irrite à la simple prononciation du mot "tax" : ben oui, baissons les taxes, surtout celles des plus riches, et ça aura forcément des effets bénéfiques pour tous ! Et regardez-bien Obama, et prenez-peur : il augmentera les dépenses et avec elles les impôts, et on va encore vous piquer votre argent. C'est un raisonnement de niveau CE1, mais ça suffit pour encore une fois énerver l'américain moyen, élevé dans la détestation des impôts et du gouvernement. Sans oublier l'apparition au coeur du débat de l'inénarrable "Joe le plombier", qui d'ailleurs n'est ni Joe ni plombier, pantin providentiel grâce auquel le clan républicain a produit des trésors de démagogie ces dernières semaines. Ne nous arrêtons pas en si beau chemin, le tableau n'est pas encore complet !
La sécurité sociale, en effet, permet à McCain de sortir son joker, le mot magique de "marché" : laissons le marché s'occuper de la sécu, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Hum... Là encore cette prose plaît bien à l'américain moyen, qui apprend à dire que le marché est la solution miracle à tous les problèmes avant même d'apprendre à compter. Sauf que si vous avez bien suivi, même Alan Greenspan (l'ancien directeur de la banque fédérale) a admis récemment qu'on "avait coupé la main invisible" chère à Adam Smith et que l'histoire des marchés qui s'autorégulent a fait long feu...

Dans tous les cas, donc, McCain a montré ses gros bras et fait le dur en disant, avec le ricanement bonhomme et condescendant de l'Ancien, qu'en temps de crise l'Amérique a besoin d'un leader, un fort, un vrai, et que lui en a vu d'autres : typiquement ce qu'on aime entendre au pays de l'Uncle Sam...

Mais comme s'il ne suffisait pas d'utiliser la démagogie pour discréditer l'adversaire, il a fallu faire appel au mensonge pour le diaboliser. C'est là que mon agacement a fait place à quelque-chose se rapprochant de la pitié... Des insinuations sordides sur le deuxième prénom d'Obama (Hussein...) à ses prétendus liens avec des terroristes, les ragots les plus ignobles et les plus stupides - surtout ceux-là, d'ailleurs - ont été colportés à grands renforts de spots télévisés. Il est vrai que 17% des américains ruraux croient qu'Obama est musulman et que la question raciale se pose fatalement dans cette élection. Pas compliqué de faire prendre la mayonnaise, vue la stupidité bovine ambiante...

Enfin j'ai parlé d'hypocrisie : lors du troisième et dernier débat entre McCain et Obama, en effet, il a été demandé aux deux candidats s'ils oseraient répéter en face de l'autre tout le mal que leurs annonces télé peuvent en dire. Les deux ont esquivé la question, mais McCain a tout de même eu le culot d'accuser Obama des torts qu'il était difficile, en toute objectivité, de lui pardonner : mensonge, démagogie, mépris et manque de respect. J'ai bondi hors de mon fauteuil, car là c'en était trop.

J'ai donc vu une ambition unique chez McCain : tout faire pour décrédibiliser Obama, quitte a reléguer au second plan l'élaboration d'un programme solide et satisfaisant. Quand est arrivée la crise, fin août dernier, l'incompétence du candidat républicain en matière d'économie est devenue criante et il s'est retrouvé comme une guêpe énervée, à virevolter dans tous les sens sans trop savoir quoi faire pour résister à la vague Obama. Heureusement le pays dans son ensemble ne s'y est pas trompé, qui a jugé la campagne de McCain plus "négative" que celle d'Obama à deux contre un environ. Malgré cela les attaques ont continué de fuser, car elles sont le fonds de commerce d'une campagne républicaine fébrile sur le plan des idées.

  • Une puérilisation de la vie politique pour un public passif
Je me souviendrai toujours de l'étudiante de Harvard avec qui j'avais discuté en juillet à Boston et qui m'avait lancé cette phrase, terrifiante : "Americans don't care about politics, as long as you keep them fat and happy" (les américains se foutent de la politique, du moment que vous les laissez gros et contents)... C'est bien là le problème principal de l'Amérique, celui qui fait qu'on peut voir une telle débauche de démagogie sans que personne ne s'en émeuve : la majorité des gens au mieux n'y comprend rien, au pire s'en fiche.

Après les deux mandats catastrophiques de Bush, le pays est en fâcheuse posture. Le contexte fortement complexe et incertain ne vient rien arranger : j'ai l'impression que la majorité est incapable de penser les évènements actuels, et qu'une autre bonne partie est désabusée par le fait politique. Tout cela ouvre un boulevard à la démagogie et aux fausses solutions dont j'ai déjà parlé. Signes des temps, les bonnes vieilles sirènes nationalistes et protectionnistes commencent à se faire réentendre, laissant deviner le spectre inquiétant des démons du passé.

Forcément, je vais encore m'en prendre à McCain: ce dernier essaie par exemple depuis le début de vendre au monde entier sa soi-disant expérience en matière de politique internationale. Here's my answer, white-hair dude :
- Comme me l'a très justement rappelé Michael Klare, spécialiste en géopolitique avec qui j'ai eu la chance de dîner récemment, McCain s'y connaît autant en politique étrangère que moi en biniou. Il sait juste comment s'y prendre pour taper sur l'ennemi, ce qui n'est déjà pas si mal, mais reste insuffisant : pas besoin d'avoir fait Sait-Cyr pour savoir que la diplomatie ne se limite pas à distribuer des coups de bâton.
- L'Irak après le Vietnam, McCain en effet ne manque pas de crédibilité. Comme si ça ne suffisait pas, ses conseillers ajoutent du haut de leurs succès une touche d'expérience en la matière, avec notamment Randy Scheunemann, Robert Kagan ou Bill Kristol, piliers du Project for a New American Century, le think-tank néoconservateur à qui l'on doit la paternité de la guerre en Irak et de pas mal d'autres doctrines de la même veine. Faut-il encore en rajouter ?

Par ailleurs Sarah Palin, dont le choix est d'ores et déjà une erreur historique pour les républicains, a réussi le tour de force de faire passer Ségolène Royal pour une érudite. On peut être d'accord ou pas avec ses valeurs, il n'y a rien à dire sur ce point. Mais s'enthousiasmer pour cette créature malgré son incompétence abyssale et son ignorance crasse des réalités les plus élémentaires de la politique est d'une complaisance coupable. Ne serait-ce que par respect de soi et des autres, on n'essaie pas de faire croire que l'on peut diriger les Etats-Unis grâce à son expérience de maire de Wassilla ou même de gouverneure d'Alaska cuisinée à la sauce "Maverick - Hockey Mom". Quoi qu'il en soit c'est désormais une star et le costume à la mode cette année pour Halloween, c'était bel et bien Sarah Palin !

Un dernier point : le ticket républicain n'a pas manqué de monter du doigt l'éducation d'Obama, comme pour mieux le dénigrer. Eh oui, Obama a fait Harvard. Excusez du peu. Mais c'est forcément louche pour un peuple qui se nourrit de sa détestation de l'élitisme démocrate de la côte Est. Dans la course à la présidence du pays qui se targue d'accueillir les universités les plus prestigieuses au monde, les non-diplômés se sont vanté de leur ignorance quand l'avocat d'Harvard s'est retrouvé au banc des accusés. La situation serait cocace si elle n'était pas aussi grave et révélatrice d'un profond malaise. Si elle ne montrait pas que quand même, aux Etats-Unis, on prend vraiment les gens pour des cons...

  • Conclusion
J'ai noté peu de points positifs dans cette campagne qui m'a autant déplu qu'effrayé. Seul l'humour omniprésent, grâce à des émissions comme Saturday Night Live sur CNN, apporte une note de gaieté - ainsi que les gaffes de Palin, il faut bien le dire.

Dans l'ensemble j'ai donc été très déçu : déçu par le manque de profondeur des deux candidats, puis par le tour démagogique et mensonger qu'a pris la campagne. Déçu également par le peu de cas qui est parfois fait de la fonction politique, spécialement du côté républicain. Attristé, enfin, par le sort du peuple américain, floué par un système qui a bien du mal à maîtriser le cours des évènements.

J'ai compris que ces caractéristiques provenaient pour partie de l'ignorance, pour partie d'un désanchantement généralisé. Comme me l'expliquait récemment Jérôme au téléphone, même les "élites" semblent parfois désabusées ou résignées et se replient dans l'individualisme. Les perspectives sont bien sombres.

N'empêche, demain sera un jour historique. La participation devrait être bien supérieure aux chiffres habituels (environ 50%). Des millions d'électeurs attendent beaucoup de cette élection et se déplaceront en masse.

Pour ma part, je ne m'en suis jamais caché, je voterais Obama si je le pouvais.
Mais pas forcément pour ce que vous croyez.
Pas parce que je vois en lui un Messie capable de tout changer. Je m'attends à une énorme désillusion s'il est élu, car l'engouement un peu irrationnel dont il est l'objet va vite disparaître lorsque beaucoup réaliseront qu'on a attendu de lui beaucoup plus que ce qu'il était capable d'offrir.
Pas parce que je pense qu'il est le meilleur. Son manque d'expérience est criant, j'en suis conscient. Je préfère ses idées à celles de McCain, mais rien ne dit qu'un autre démocrate, avec les mêmes idées, ne soit pas plus expérimenté.
Alors, pourquoi ?
Parce qu'il souhaite réellement unifier le pays.
Parce que sa jeunesse incarne réellement l'avenir, et qu'en ces temps troublés le meilleur président sera celui qui sera le plus capable de questionner ses certitudes et de bouleverser ses convictions. En ce sens Obama est le meilleur passeport pour le futur.
Mais ce n'est pas tout. Il y a aussi une dose de mystique dans tout cela.
Parce qu'Obama est une icône. Le point de repère que cherche l'Amérique, dont l'élection signifierait qu'elle a (au moins en apparence) retrouvé ses valeurs, celle d'un pays où tout est possible, qui transcende les origines et les conditions pour faire sortir de chaque homme ce qu'il a de meilleur.

L'Amérique va en décider aujourd'hui (car à l'heure où je termine, nous sommes déjà le 4 novembre). Aujourd'hui est sûrement la première fois où j'ai confiance en l'Amérique.

lundi 6 octobre 2008

The Gods of the Copybooks Headings

J'ai découvert ce matin (merci le New-York Times !) un superbe poème de Rudyard Kipling écrit après les horreurs de la première guerre mondiale et qui est tristement d'actualité aujourd'hui, moins à cause du nombre de victimes de la crise actuelle - évidemment incomparable avec la première guerre - que parcequ'il nous ramène devant notre incapacité à nous souvenir du passé.

Malheureusement je n'ai pas trouvé de traduction en français, il faudra faire avec la VO.

AS I PASS through my incarnations in every age and race,
I make my proper prostrations to the Gods of the Market Place.
Peering through reverent fingers I watch them flourish and fall,
And the Gods of the Copybook Headings, I notice, outlast them all.

We were living in trees when they met us. They showed us each in turn
That Water would certainly wet us, as Fire would certainly burn:
But we found them lacking in Uplift, Vision and Breadth of Mind,
So we left them to teach the Gorillas while we followed the March of Mankind.

We moved as the Spirit listed. They never altered their pace,
Being neither cloud nor wind-borne like the Gods of the Market Place,
But they always caught up with our progress, and presently word would come
That a tribe had been wiped off its icefield, or the lights had gone out in Rome.

With the Hopes that our World is built on they were utterly out of touch,
They denied that the Moon was Stilton; they denied she was even Dutch;
They denied that Wishes were Horses; they denied that a Pig had Wings;
So we worshipped the Gods of the Market Who promised these beautiful things.

When the Cambrian measures were forming, They promised perpetual peace.
They swore, if we gave them our weapons, that the wars of the tribes would cease.
But when we disarmed They sold us and delivered us bound to our foe,
And the Gods of the Copybook Headings said: "Stick to the Devil you know."

On the first Feminian Sandstones we were promised the Fuller Life
(Which started by loving our neighbour and ended by loving his wife)
Till our women had no more children and the men lost reason and faith,
And the Gods of the Copybook Headings said: "The Wages of Sin is Death."

In the Carboniferous Epoch we were promised abundance for all,
By robbing selected Peter to pay for collective Paul;
But, though we had plenty of money, there was nothing our money could buy,
And the Gods of the Copybook Headings said: "If you don't work you die."

Then the Gods of the Market tumbled, and their smooth-tongued wizards withdrew
And the hearts of the meanest were humbled and began to believe it was true
That All is not Gold that Glitters, and Two and Two make Four
And the Gods of the Copybook Headings limped up to explain it once more.

As it will be in the future, it was at the birth of Man
There are only four things certain since Social Progress began.
That the Dog returns to his Vomit and the Sow returns to her Mire,
And the burnt Fool's bandaged finger goes wabbling back to the Fire;

And that after this is accomplished, and the brave new world begins
When all men are paid for existing and no man must pay for his sins,
As surely as Water will wet us, as surely as Fire will bum,
The Gods of the Copybook Headings with terror and slaughter return.