vendredi 20 mars 2009

Un autre monde

Chaque dimanche matin après la messe, sur chaque Plaza de Armas de chaque grande ville du Pérou, a lieu une céremonie un peu spéciale. Sous la direction du maire, du dirigeant de la province (si on est dans une capitale provinciale) et de quelques autres personnalités locales, en présence de l'armée et de la police, le drapeau péruvien est hissé, suivi de l'hymne national - l'occasion de se rendre compte que les péruviens sont au moins aussi amoureux de leur pays que les américains. Puis une délégation envoie les couleurs de la ville en entonnant l'hymne local. Jusque-là, ça reste une cérémonie à peu près banale à cela près qu'elle vient rythmer chaque dimanche. Ici à Arequipa :

Là à Cusco :


La foule est à chaque fois très nombreuse :


Mais le plus amusant - et le plus curieux - reste à venir : un énorme "desfile de honor" civilo-militaire suit la cérémonie. Ça commence avec les militaires, qui marchent au pas comme des Charlie Chaplin. Il y a un petit côté de parodie dans ce défilé, mais ils se prennent très au sérieux (ici des policiers, dont vous pourrez admirer l'alignement des bras...) :


Après la garde au drapeau vient le tour des civils, qui sont choisis de semaine en semaine par la municipalité et représentent diverses institutions, associations et également des établissements scolaires. Le défilé est généralement interminable mais distrayant pour qui a eu l'occasion de passer quelques heures de sa vie à marcher en ordre serré. Quand j'étais à Cusco, ce sont les clubs de sport qui étaient à l'honneur.


Voici donc venir les responsables du comité des sports local, dont certains ont visiblement gardé la nostalgie du service militaire - mais pas tous, ce qui donne un espèce de troupeau marchant au pas plus-ou-moins cadencé. Certains sont fiers comme jamais, d'autres discutent jovialement - j'ai même vu une femme se repoudrer en marchant...


Vient le tour de je ne sais quel collège aux airs révolutionnaires :


Puis un club de boxe :


Les petits judokas :


Les cyclistes ont également leur heure de gloire :


Et le clou du spectacle est venu, ce jour-là, avec les jackys du club de pelote local, objets d'une véritable ovation :


Les militaires ont ensuite clos le défilé sur une musique française (enfin que nous avons aussi en France) mais jouée sans les fifres, celle qui ressemble à "la chenille qui redémarre" qui m'a tant fait marrer qux répétitions du 14 juillet. Un spectacle folklorique suit généralement, comme ici à Arequipa :


Étrange coutume donc, partie intégrante de la vie dominicale absolument inimaginable chez nous, adorable célébration du vivre-ensemble péruvien par laquelle le peuple se rencontre et se parle au lieu de regarder Auto-Moto et Téléfoot. Un autre monde, je vous dis...

Machu Pêchu

J'ai commencé à y croire samedi vers 1h du matin, quand en me réveillant j'ai vu qu'il ne pleuvait (toujours) pas. La veille, vendredi 13, avait été un échec cuisant : réveillé toutes les heures de 3h à 7h pour me rendre compte qu'il pleuvait chaque fois des cordes plus grosses que la fois précédente. La visite du musée du site, la lecture de l'excellent livre d'Hiram Bigham - l'historien de Yale découvreur du site en 1911 - et les eaux thermales, où ils avaient la bonne idée de passer Pink Floyd et Peter Tosh, suffiront à occuper ma journée. Ce samedi s'annonçait donc bien et j'allais pouvoir mettre mon plan à exécution : partir assez tôt pour monter au Machu Picchu à pied et arriver le premier sur le site.

Je décolle à 3h30 à la lueur de ma frontale et commence à longer le Río Urubamba dont le vacarme tranche avec la quiétude de la nuit. L'ambiance est magique : la Lune est presque encore pleine et la légère couche nuageuse en diffuse la lueur, coiffant le paysage d'une carapace nacrée. Le temps d'une pause petit-déj au pied du sentier, je me fais rejoindre par deux allemands qui ont eu la même idée et nous attaquons ensemble le sentier qui 400m plus haut mène à l'entrée du Machu Picchu.


Une heure et une bonne suée plus tard, nous arrivons à l'entrée bien avant l'ouverture. Sans grande surprise nous sommes les premiers, mais vite rejoints et bientôt c'est un groupe d'une bonne trentaine de backpackers qui patiente devant la grille dans une ambiance extra. Arriver tôt présente un double avantage : on peut profiter du site sans qu'il soit surpeuplé, et on est assuré de pouvoir grimper le Huayna Picchu, cette montagne pointue à laquelle seuls 400 chanceux ont accès chaque jour. En saison sèche, j'imagine la frustration des arrivants du premier car en découvrant qu'il y a déjà plus de 400 zouaves montés à pied faisant la queue devant l'entrée !

Enfin arrive 6h, les portes s'ouvrent et voilà ce que je découvre avec grand bonheur, dans la lumière encore pâle du petit matin :


L'espace de cinq minutes j'ai le Machu Picchu pour moi tout seul ! Image un peu irréelle, mais qui valait la peine de se lever si tôt. Quelques minutes plus tard, direction le Huayna Pichu pour une heure d'ascension au bout de laquelle une superbe vue sur le site nous attend. Quelques nuages commencent à monter de la vallée de l'Urubamba et enveloppent les ruines dans leurs volutes vaporeuses. La féerie est à son comble.

Mais once again pas de temps à perdre, c'est comme à Disneyland et la prochaine attraction se nomme Inti Punku, ou "Porte du Soleil" située complètement de l'autre côté et marquant l'arrivée de l'Inca Trail (randonnée de 4 jours qui mène au Machu Picchu et que je n'ai pas faite pour cause de saison des pluies).


Le ciel se couvre et il est temps de songer à la visite. Je me ruine en embauchant une guide pour moi tout seul, mais je serai vite déçu. La visite n'est clairement pas à la hauteur et la guide répond à côté de la plupart de mes questions. Depuis ce guide fantastique à Chichen Itza au Mexique cet été, je suis systématiquement déçu. Je n'apprends pas grand chose sur les ruines. Tout juste me rendrai-je compte que Bigham n'a pas bonne presse ici et qu'il est presque accusé d'être un pilleur plus qu'un découvreur ; au musée du site, son nom n'apparaît même pas dans la galerie des archéologues ayant significativement oeuvré pour le Machu Picchu.


Je laisse ceux qui sont intéressés aller voir ici pour savoir comment que c'est foutu. Juste pour vous donner une idée, le site se divise grosso-modo en quatre : la partie agricole faite de terrasses (divisée en partie haute et basse) ; et la partie urbaine (photo ci-dessus), avec en haut un secteur plus religieux et politique et en bas le secteur "industriel" des artisans. C'est une faille géologique qui marque la séparation entre partie agricole et partie urbaine. Le site devait être habité par environ mille personnes, ce qui est la limite de "soutenabilité" en termes de nourriture, d'eau et... de stabilité mécanique. Puisqu'à la haute saison 4500 personnes visitent le site chaque jour et qu'à chaque instant plus de 1000 visiteurs arpentent les ruines, celles-ci glissent d'un centimètre par mois et le pire est à craindre. De nouvelles mesures de restriction d'accès devraient bientôt être mises en place.

Visiter le Machu Picchu à la saison des pluies présente un inconvénient majeur que je vous laisse deviner. Mais il y a de multiples avantages : beaucoup moins de monde (3 fois moins qu'en saison sèche), moins chaud, végétation plus verte. Et comme l'herbe ça pousse il faut bien la couper ; je vous présente donc la tondeuse naturelle du Machu Picchu :

C'est en fait un gros truc à touristes car les lamas vivent plus haut et dans des climats plus froids, mais ceux-ci ont été acclimatés dès leur enfance. Et c'est toujours marrant d'en croiser au fil des marches.


Passée la visite, je n'allais pas manquer LA photo devant la carte postale :


Puis je revisite encore une fois ces ruines dont je ne me lasse pas. Il y a clairement quelque-chose de magique dans les Andes, et ce site en est l'un des joyaux. Outre le fait d'être l'une des plus belles choses qu'il m'ait été donné de voir, c'est certainement aussi l'une des plus énigmatiques. La bruine arrivant, les ruines s'emplissent de mystère à mesure qu'elles se vident de touristes et le mystère s'épaissit avec ces brumes qui viennent les draper de leur manteau humide et froid.





La pluie qui devient battante est l'occasion d'une discussion de salon entre francophones venus se réfugier sous un des rares toits reconstruits, un peu en contrehaut. Mais il faut se faire une raison : le soleil a définitivement abdiqué et il ne nous reste qu'à rentrer. Je ne sais pas quelle image garder de cette journée fantastique. Peut-être celle de ces ruines vides aux premières lueurs. Ou peut-être celle de ce lama noir (le lama sacré) se dressant au milieu de montagnes fumantes, comme sorties d'un bain d'acide. Quoi qu'il en soit je considérais la visite du Machu Picchu comme un "bonus" avant de venir : c'était loin d'être le but ultime de ce voyage, et la surprise a sans doute décuplé mon émerveillement devant cette splendeur.


Je laisse le mot de la fin à Pablo Neruda :

"Entonces en la escala de la tierra he subido
entre la atroz maraña de las selvas perdidas
hasta ti, Macchu Picchu.
Alta ciudad de piedras escalares,
por fin morada del que lo terrestre
no escondió en las dormidas vestiduras.
En ti, como dos líneas paralelas,
la cuna del relámpago y del hombre
se mecían en un viento de espinas.

Madre de piedra, espuma de los cóndores.

Alto arrecife de la aurora humana.

Pala perdida en la primera arena."

mercredi 11 mars 2009

Terres Incas

Après Arequipa, une nouvelle nuit de bus m'a amené à Cuzco, la capitale de ce qui fut l'empire Inca jusqu'à l'arrivée des philanthropes espagnols. Gros choc en arrivant, pour ne pas dire énorme : la ville est blindée de touristes, tout est hors de prix et on est loin du charme provincial d'Arequipa ! On m'arrête tous les 10 mètres pour me proposer restaurants, guides, peintures, massages, bonnets et j'en passe - toujours en anglais, ce qui m'énerve fortement. Je suis un peu dégoûté en voyant les descendants du brave peuple Inca se vautrer dans la boue du tourisme de masse à l'anglo-saxonne qui n'a aucun respect pour la culture locale et ne se donne même pas la peine d'apprendre les quelques mots et phrases basiques de la langue espagnole (on ne leur demande pas non plus d'apprendre le Quechua).


Cette crise d'urticaire initiale s'étant atténuée, je me laisse conquérir par la beauté des lieux. Si personne n'a jamais pensé à appeler Cuzco la ville rouge je vais me permettre d'innover en le faisant eu égard aux toits en tuiles et à la couleur de la pierre locale. Là encore d'innombrables églises et des rues bordées d'arcades forment le paysage de la ville posée à 3200m au milieu des montagnes. Sur la place centrale se trouvent la Cathédrale (flanquée de deux églises plus petites) et l'église Jésuite.


Remarquez que le drapeau arc-en-ciel que l'on voit flotter sur la photo ci-dessus n'est pas celui de la communauté gay du coin, mais le Wiphala, qui est dans cette version le drapeau du Tahuantinsuyu (l'empire Inca).


Mes sentiments sont mixtes face aux édifices religieux (ci-dessus, l'église de la Merced et au fond l'église Jésuite). Si leur beauté est indéniable, ils ont souvent été construits par les conquistadors en lieu et place de palais Incas péremptoirement démolis et dont ils réutilisent les pierres : à Cuzco, le souvenir de l'histoire mouvementée et souvent violente de l'époque coloniale n'est jamais bien loin. Cependant, une des heureuses conclusions de l'influence coloniale fut la naissance de l'école de peinture cusquenienne, l'un des plus beaux exemples d'art religieux du Vice-Royaume d'Espagne.


Comme à Arequipa, donc, j'enchaîne les musées et les visites de ruines Incas qui abondent dans la région. J'étais mardi à Pisqa, petit village situé à 25 km au nord de Cuzco dans la "Vallée Sacrée". J'y allais pour le marché qui n'est qu'un attrape-touriste de plus, et je me suis retrouvé à grimper en montagne vers de magnifiques ruines célèbres pour leurs terrasses, qui plus est sous le soleil car c'est plus ou moins la fin de la saison des pluies. Un bon avant-goût du Machu Picchu, je pense.


En parlant du Machu Picchu, je prends le train cet après-midi pour Aguas Calientes pour visiter la cité perdue demain matin. Encore un petit truc pêchu au programme, mais vous en saurez plus au prochain épisode...

Arequipa, la ville blanche

Je prends un peu de retard sur ce blog et avec les connexions pas terribles qu'on trouve ici, difficile de continuer à vous abreuver en photos !

Après une bonne semaine à La Paz et environs, j'ai donc mis cap à l'Ouest, direction le Pérou et plus précisément Arequipa, première étape dans ce pays fantastique. J'avais cette ville en tête depuis le collège, quand en classe de 3e notre prof d'espagnol nous avait fait récolter de l'argent pour y financer un orphelinat.

J'ai tout de suite été séduit par ce lieu magnifique, pas trop touristique et ¨qui a une good vibe¨. Arequipa est située au pied du volcan Misti que voici de bon matin (donc à contre-jour), avant que les nuages et la pluie qui arrivent tous les jours vers 14h ne le rendent invisible.


On l'appelle la ville blanche car la plupart des bâtiments sont construits en sillar, une roche volcanique blanche que l'on trouve dans les environs. Et en parlant de bâtiments, Arequipa possède un patrimoine absolument extraordinaire qui a survécu (moyennant d'importantes reconstructions) aux multiples tremblements de terre qui ont dévasté la région.

La place centrale (Plaz de Armas), en particulier, est sûrement l'une des plus belles d'Amérique du Sud - et je commence à m'y connaître en la matière ! Elle est entourée d'arcades et s'ouvre sur l'immense cathédrale qui - fait rarissime - occupe toute la largeur de la place. J'ai passé des heures à la contempler sans me lasser, en particulier depuis les terrasses des restaurants.


Toute la ville regorge d'églises et de couvents qui rivalisent de beauté (mais il y a aussi de très belles bâtisses pieuses). Elle offre des cas d'école du style baroque mestizo, mélange d'influences espagnoles et de motifs pré-colombiens dont on retrouve de beaux exemples à Potosi, en Bolivie. Par exemple, l'église Jésuite :


Autre curiosité : le couvent Santa Catalina (Sainte Catherine de Sienne), véritable ville dans la ville où vivaient recluses des bonnes soeurs qui l'étaient moins par vocation que par souci de délester d'un poids encombrant leurs familles souvent issues des hautes classes. Ainsi le couvent était très riche et les règles de vie un peu particulières : plutôt souples, elles octroyaient une grande autonomie aux religieuses qui vivaient en toute indépendance entourées de leurs servantes mais en respectant la hiérarchie sociale qui prévalait hors les murs.


Le Monasterio de la Recolta offre aussi de très beaux cloîtres et une splendide bibliothèque pleine de livres rares et anciens.


Je m'arrête là faute de pouvoir évoquer les trop nombreux couvents, églises ou musées visités (comme celui de cette momie Inca retrouvée congelée au sommet d'un volcan, un peu gore mais absolument extraordinaire). Vous l'aurez compris, j'ai passé mon temps à visiter et cette escale culturelle dans un décor somptueux fut des plus appréciées !